Dans les années 90, il démarre la photographie de musique dans le sillage de Happy Anger, groupe hard-core noise de la scène lyonnaise. Il deviendra leur homme-orchestre sur les dates de leurs tournées. Après un passage à Londres, le photographe Jif pose son matériel à Toulouse en 1997. Il n’en repartira pas et devient le photographe du Bikini. A la photo de presse, il préfère une image plus travaillée, à l’esthétique personnelle, parfois kitsch, à l’image des scènes actuelles électro-rock qu’il suit. On le retrouve ainsi très investi dans les soirées « Travesti Monsters « ou « Cabaret Freaks ». Il a sorti le mois dernier son premier livre de photos « C’était mieux maintenant », des portraits d’artistes ou de performeurs pris pour beaucoup au Bikini mais pas seulement. Au milieu d’une scène alternative on trouve quelques têtes connues telles que Philippe Katerine, Juliette Lewis, M, Peter Doherty, The Dodoz, The Do, Birdy Nam Nam, High Tone… Un livre dans lequel le rapport au corps est omniprésent et le message politique jamais bien loin.
Vos clichés sont très travaillés, produits. Ce sont plus des images que des photographies ?
La photo c’est l’outil de départ. Après, vient tout un travail de post-production. Je ne retouche pas les personnes mais les émotions du moment, du concert, elles viennent après la prise de vue et je les retranscris à ma façon. Ce sont des choses que tu ne peux pas capter même en plusieurs photos ou alors dans le cadre d’un reportage. Mais je ne suis pas journaliste. J’ai des idées au moment de faire la photo et puis après elles se concrétisent au moment de la finalisation. La mise en scène, elle est souvent conçue en partie dans ma tête au moment de la prise de vue puis le reste vient après. C’est un boulot de peintre presque.
Vous ne vous considérez pas comme un photographe ?
Mon milieu c’est plus la musique que la photo. Je travaille sur de la photo, des images et de la propagande. C’est-à-dire que je fais en sorte que le gens aient des images qui reflètent l’ambiance ou l’émotion des soirées. J’aime bien ce terme de propagande, comme celle soviétique, où il y avait au niveau artistique des choses hallucinantes, au-delà des messages, et qui est assez passionnante.
Que trouve-t-on dans ce livre ?
Dans ces photos il y a les deux aspects de mon boulot. Il n’y a que des portrait d’artistes. Au milieu du bouquin il y a un trait d’union avec les soirées « Travesti Monsters » et « Cabaret Freaks » et des portraits de performances et des personnes complètement décalées. Elles montrent mon boulot avec les modèles, c’est un travail plus politique où je traite du rapport au corps, la condition de la femme, la sexualité, la religion, les interdits, tous les tabous qu’on peut avoir dans nos sociétés. J’essaye malgré le côté propagande avec des slogans, d’être léger, de ne pas trop diriger les gens pour que l’émotion parle.
Comment avez-vous choisi les groupes ou artistes présents dans ce livre ?
Les photos n’ont pas été faites en vue d’être réunies sur un bouquin. Mais il y a un parti pris dans le choix des artistes. En règle générale c’est la scène actuelle. Ce sont surtout des gens qui passent par la scène, qui offrent quelque chose au public et qui sont en dehors des médias. Il y a forcément quelques têtes qui marchent commercialement. Ce qui m’intéresse c’est l’univers de tous ces gens qui ont aussi une vie la nuit. C’est le quatrième monde parfois.
A quel moment les avez-vous photographiés ?
Ce que je préfère c’est avant le concert parce qu’il y a une énergie particulière. Les musiciens, les groupes sont tendus et en même temps c’est le moment de calme avant la tempête et tu arrives à capter des émotions en très peu de temps. Alors parfois c’est quatre-cinq heures de boulot pour une minute de shooting. Mais c’est un petit moment privilégié avec les artistes.
Le rapport avec les artistes plus connus est-il plus difficile ?
Mon rapport aux artistes est simple. Il devient compliqué à partir du moment où plus les groupes grossissent plus il y a d’intermédiaires. Mais je me rappelle avoir pris les Pixies, un groupe mythique, il n’y avait aucun intermédiaire. Ils ont passé deux jours au Bikini. Si tu voulais aller leur parler, tu y allais directement. Pour d’autres, il faut passer par des managers, des sous-managers, des sous-sous managers et ça tourne à la rétention d’information. Dans ce milieu des gens existent juste pour dire non.
Comment avez-vous structuré cette série de portraits ?
C’est une espèce de narration visuelle et émotionnelle. C’est de l’énergie. Un peu comme un morceau de musique : une intro, une montée, une descente, un break… Avec une importance donnée aux vis-à-vis pour que les photos se parlent, se répondent. Le but du jeu c’est que les gens tournent les pages et petit à petit se fassent prendre dedans, oublient qu’ils tournent des pages et voyagent.
« C’était mieux maintenant », ça veut dire que pour vous qui avait un peu de recul, la scène actuelle n’a rien à envier en termes artistique et d’engagement à celles passées ?
Globalement, je pense qu’il se passe bien plus de choses aujourd’hui qu’avant. Notamment pour des raisons technologiques, l’accès à la musique est plus facile grâce à l’informatique. « C’était mieux maintenant », c’est un clin d’œil évidemment. Souvent les gens ont eu une vie intense lorsqu’ils étaient étudiants et du coup ils deviennent nostalgiques de cette période. Il y a toujours autant de messages dans la musique. Proposer des choses qui ne sont pas subventionnées, qu’on a pas l’habitude de voir, pour moi c’est tout aussi politique que dire : « le racisme c’est pas bien ». La création artistique est politique quand elle propose quelque chose qui va à contre courant. Toulouse est assez riche à ce niveau-là.
C’était mieux maintenant, JIF, Edition Populaire, 180 pages, 25 euros.











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