Depuis quelque temps, les murs de Toulouse sont recouverts de petits panneaux de bois colorés. Parfois bien visibles, souvent discrets, ils sont le passe-temps d’un néo-toulousain originaire de l’Aveyron : Teddy Harvest. Nous l’avons retrouvé.
D’où te vient cette idée de coller des photos sur les murs ?
J’ai commencé il y a un an dans ma rue. Il y avait un grand mur gris qui me faisait envie, alors j’ai commencé par y coller de grands tirages photo. Ce qui me plaisait, c’était de regarder la réaction des gens en fumant ma clope au balcon. Certains se contentaient de passer, d’autres étaient intrigués, certains décollaient des photos pour les emporter. Ils ont fini par repeindre le mur, mais y ont laissé une boule bleue que j’avais collée en hauteur. Peut-être ont-ils pensé que ça faisait partie du mur.
Après, je me suis mis à faire des tirages sur des matériaux de récupération : du plancher, du carton, du bois. Dès que je vois quelque chose d’intéressant, je le ramasse.
« La ville est un peu comme une galerie sauvage »
Quelle est ta démarche ?
Je fais ça pour passer le temps. Ce que j’aime c’est créer de mes mains, faire des expériences et tenter des trucs. Les panneaux sont un peu comme des amis que je pose partout en ville. Lorsqu’une photo me plaît, je la pose dans un endroit que j’aime bien ou que je traverse. Quand je repasse, j’aime regarder si elle est toujours là. On me les enlève souvent, j’en ai même vu une collée dans un bar. Parfois, j’en recouvre certaines quand elles ne me plaisent plus ou que j’en ai marre de les voir.
Est-ce une façon de t’approprier la ville ?
La ville est un peu comme une galerie sauvage. Après, je ne vais pas faire de détour exprès ou aller à plusieurs kilomètres pour poser mes photos. Je les colle toujours lors de mon petit tour nocturne. Je fais ça au gré de la soirée, c’est une activité annexe à mes sorties.
« Je fais toujours ça après la fermeture des bars, il y a moins de monde et il n’y a pas de bruit, c’est mieux parce qu’on entend les voitures de flics arriver »
Comment travailles-tu ?
Je mets de la colle industrielle dans des tubes de dentifrice pour que ça prenne moins de place. Je prends une petite dizaine de plaques que je mets dans un sac. C’est plus pratique, j’ai pas envie d’être limité par mon matériel. Je fais toujours ça après la fermeture des bars, il y a moins de monde et il n’y a pas de bruit, c’est mieux parce qu’on entend les voitures de flics arriver.
Parfois, il me faut l’aide d’amis pour des trucs plus gros. Un jour on a recouvert un bloc électrique EDF avec un tirage géant d’une façade d’immeuble (We built a block voir dans le diaporama photo plus bas). Pour ce genre de choses, il faut être plusieurs.
Pour les panneaux je scanne mes négatifs, puis je les agrandis sur l’ordinateur. Ensuite, je les imprime et je fais des photocopies. Je les transfère avec de l’acétone sur le bois. Il faut une encre spéciale et il y a une seule boutique de photocopie qui a le bon toner en ville. Pour terminer, je les peins ou je dessine dessus. Je commence de plus en plus à les peindre.
Comment as-tu commencé ?
Je suis autodidacte. Je fais de la photo depuis mes 17 ans, depuis que mes parents m’ont mis un appareil entre les mains. Je n’ai jamais pris de cours et je m’intéresse peu au monde des photographes. Je fais des essais, j’utilise des vieux procédés de développement. Je me suis renseigné sur internet pour avoir les dosages ou les techniques, mais après j’aime expérimenter par moi-même.
Je m’intéresse beaucoup aux procédés d’impression. Il m’arrive de faire les choses comme ça me vient, mais je ne suis pas toujours content du résultat. Je fais aussi des cyanotypes, je les développe dans du café, du vin rouge, ou plus rarement du thé parce que le thé, je le bois.
Pourquoi l’argentique ?
Je n’aime pas rester quatre heures sur un ordinateur, j’ai besoin d’utiliser mes mains et de bouger. L’argentique c’est beaucoup plus simple pour moi : tu mets ta pellicule et c’est parti. Je ne sais pas faire fonctionner un appareil numérique. Et puis je pense qu’on apprend mieux avec de l’argentique. On a que 36 poses, il faut vite comprendre ce qui marche et ce qui ne marche pas. Avec du numérique, tu fais 4000 photos, il y en a peut-être deux qui marchent, mais tu ne sais pas pourquoi.
J’ai aussi fait de la vidéo, mais j’ai arrêté : tu passes des heures sur l’ordi pour créer un truc de deux minutes. Moi, j’aime bien créer de mes mains.
J’achète mon papier photo sur internet, parce que c’est moins cher. J’ai des papiers photo très vieux, certains datent de la guerre. Pour les appareils photos aussi, j’ai acheté un Lomo super rare à 2 euros au marché Saint-Sernin à une vieille dame qui ne savait pas ce que c’était.
« Je ne fais pas de l’art, je ne sais pas ce que c’est »
As-tu d’autres projets ou idées ?
J’ai plein d’idées, mais je les oublie ou je n’ai pas le temps de les réaliser. Je voulais mettre des sténopés partout dans la ville, les laisser 4 mois et les récupérer. Mais c’est beaucoup de temps pour quelque chose de très aléatoire. Il suffit que quelqu’un les touche ou qu’ils bougent avec les intempéries et c’est perdu.
Je voyage beaucoup, j’aime prendre en photo des endroits insolites. En Lituanie, je me suis introduit sur une base russe désaffectée. J’ai pu récupérer pas mal de négatifs que j’ai ensuite tirés. J’aime beaucoup les usines désaffectées.
Est-ce que tu considères que tu fais de l’art ?
Je ne fais pas de l’art, je ne sais pas ce que c’est. J’ai des photos partout, dans des boîtes, sous mon lit. Parfois tu remplis les cartons de papier photo avec des photos développées. Ça repart d’où ça vient en quelque sorte. Beaucoup de mes amis me disent qu’il faudrait que je prenne plus soin de mes tirages, mais j’en ai tellement, je me contente de faire.
Il m’est arrivé d’être publié, mais je n’ai ni le temps ni l’envie d’aller me vendre à des galeristes ou de chercher à exposer. Si on me propose, je ne dirais pas non, mais ce n’est pas un objectif. Pour moi la photo est vraiment un passe temps.
Alors pourquoi « Harvest » ?
Comme je n’ai pas beaucoup d’imagination, j’ai pris le nom de mon album préféré de Neil Young.
Suivre Teddy Harvest sur Tumblr ou Flickr, et bientôt sur Carré d’info.





















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