A l’heure de la 3D, le pari d’attirer le public avec un film muet en noir et blanc était osé. Le réalisateur Michel Hazanavicius a su relever le gant avec talent avec The Artist, tourné à Los Angeles et sorti le 12 octobre dernier. Avec près de 450 000 billets vendus dans seulement 295 salles lors de la première semaine, le film qui relate l’histoire d’une vedette du cinéma muet, George Valentin (Jean Dujardin), dont la carrière s’arrête avec l’apparition du cinéma parlant qui voit de nouveaux talents émerger, tels que Peppy Miller (Bérénice Béjo), effectue un excellent démarrage.
Natacha Laurent, la déléguée générale de la Cinémathèque de Toulouse, qui loue l’audace et le travail du cinéaste et l’interprétation de Jean Dujardin (Prix d’interprétation lors du Festival de Cannes en mai dernier) et de Bérénice Béjo, estime que ce film est un « formidable coup de publicité offert au genre et aux séances de ciné-concert ».
The Artist sortira aux Etats-Unis le 23 novembre.
Quel est votre sentiment sur la genèse du film?
Avec ce film, on voit que Michel Hazanavicius est un grand artiste et un amoureux du cinéma hollywoodien, aidé par le producteur Thomas Langmann qui a eu le cran de rendre viable un projet aussi ambitieux et audacieux. Aujourd’hui, il faut vraiment avoir le goût du risque et des reins artistiques solides pour aller voir les investisseurs -principalement les grandes chaînes de télévision- généralement assez frileux à l’idée de diffuser en prime time un film muet. Il y a une volonté de dépoussiérer, de valoriser le patrimoine cinématographique avec une profondeur historique, chronologique. L’action se déroule à Hollywood en 1927, date charnière du basculement progressif de la fin du cinéma muet américain vers le cinéma sonore puis parlant, avec Le Chanteur de jazz d’Alan Crosland où plusieurs scènes sont chantées et quelques dialogues sont insérés au milieu des scènes muettes. C’est une véritable révolution qui s’est étalée sur près d’une décennie. Il a fallût attendre les années 1930-1931 en France et les années 1934-1935 en Chine et en URSS pour que le parlant s’impose. On pense aussi à d’autres hommages à Charlie Chaplin et à ses films Les Lumières de la ville en 1931 et Les Temps Modernes en 1936, derniers films muets sortis en plein essor du parlant.
Le réalisateur Michel Hazanavicius a-t-il respecté les codes du cinéma muet ?
The Artist est tourné comme à l’époque, format carré et images accélérées y compris. Dès le début du film, on est plongé dans ce cinéma classique de l’entre-deux guerre. La musique est à l’avenant et les images défilent à bon rythme et l’illusion n’est pas perdue quand les premiers personnages entrent à l’écran. Ce film a été tourné avec les moyens les plus modernes, mais tout est fait pour nous permettre de l’oublier. En effet, le rythme bien particulier des caméras de l’époque a été reproduit et Michel Hazanavicius a baissé légèrement la qualité de l’image, notamment en ajoutant de la vignette dans les coins. La bande-son, les photos, la lumière, tout est vraiment très bien léché.
Cet hommage aussi légitime et réussi que celui de The Artist est un formidable coup de publicité offert au genre muet et aux séances de ciné-concert. A la Cinémathèque, nous sommes non seulement un lieu de mémoire et de conservation mais aussi un lieu de démarche créatrice active. Ainsi, lors de l’ouverture du 13ème festival Extrême Cinéma le 15 novembre, à l’occasion de la projection du film Nip/Tuck 1900, mix medical, un quatuor composé de Frédéric Alstadt, Jean-Philippe Gross, Nicolas Esterle et Aymeric de Tarpol ne joueront pas de vieux standards mais une musique aux tendances électro-acoustiques, beaucoup plus actuelle.
Qu’avez-vous pensé de la prestation de Jean Dujardin et Bérénice Béjo ?
Les acteurs, ils sont formidables et ont parfaitement répondu aux attentes du réalisateur. Une complicité naturelle s’est installée entre eux depuis la série des OSS 117. Il y a un gros travail effectué sur les corps et l’expressivité. Jean Dujardin interprète à merveille cet acteur du cinéma muet. Ses mimiques sont tordantes ou émouvantes, il réussit à en dire énormément sans un mot et il tient parfaitement son rôle. Il irradie par la lumière et a cette spontanéité très « américaine », un charisme évident qui fait penser à Gary Grant et James Stewart. Bérénice Béjo, qui est la compagne du réalisateur, qui s’est nourrie dès le départ du projet, est pétillante et rafraîchissante, dans son rôle de Peppy Miller, cette jeune figurante qui va devenir une star. L’histoire d’amour entre les deux protagonistes fait référence à John Gilbert et Greta Garbo. Le premier, l’acteur emblématique du cinéma muet ne trouvera jamais sa place. Sa voix ne passait pas bien. Quant à Greta Garbo, elle mettra du temps à s’imposer tout comme d’ailleurs Charlie Chaplin qui a dû attendre de jouer Le Dictateur en 1940.
Photo : Frédéric Maligne






0 RÉACTION