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Théâtre du Pavé : Knock, médecin triomphant pour sauver les lieux

Knock, au théâtre du Pavé jusqu'au 31 décembre / Photo DR

La pièce de Jules Romains, quoique de l’année 1923, semblait une ruine muséale depuis que Louis Jouvet l’avait joué au cinéma en 1951 (qui fut son enterrement, celui de la pièce). Romains, « unanimiste », agrégé de philosophie, normalien, cumulait ainsi diverses tares et a depuis quasiment sombré dans l’oubli. Sans doute la perception enfantine que je pus en avoir, lorsque je vis ce film dans les années soixante-dix, était largement lacunaire, aveugle à toutes les drôleries, les sous-entendus, les formules comiques dont l’abrupt et glacial Knock usait tel un brise-glace impassible creusant dans la banquise des âges pré-médicaux un sillon de triomphe à la gloire de la médecine.

Humour typique de la troisième république et portée philosophique de l’homme expérimental

En réalité, la pièce est drôle, avec des répliques tordantes et rappelle par maints aspects ce type d’humour très écrit, typique de la troisième république, inauguré puis illustré pendant tant d’années par Alphonse Allais dont bien des textes paraissent aujourd’hui lourds et ampoulés. L’humour a bien une histoire, non seulement parce que chaque époque ne rit pas des mêmes choses mais aussi parce que le comique est un style, un rythme, une forme d’écriture. La rhétorique sérieuse, à périodes, des grands maîtres de la troisième République, faisait l’objet d’une longue vénération et conséquemment d’une critique satirique parce qu’elle était la langue de la domination.

Ce qui sauve la pièce est aussi sa portée philosophique. Knock n’est pas un charlatan classique, qui sait toujours son imposture. C’est un homme expérimental. La médecine est l’intérêt supérieur de sa pratique, au-dessus de son intérêt propre et surtout de celui des patients. Certes les bien-portants sont seulement des malades qui s’ignorent (refrain classique) mais Romains voit plus loin : toute l’humanité est une matière expérimentale sur laquelle la médecine fait des essais, des tâtonnements, afin de progresser. Cette compréhension d’un biopouvoir médical qui oublie la finalité de la médecine est d’une modernité davantage perceptible depuis que Michel Foucault l’a pointée en 1976 dans ses cours au Collège de France (notamment Il faut défendre la société).

Les comédiens jouent afin de récolter des fonds pour sauver leur théâtre. Le spectateur aura le plaisir délicieux du théâtre et le plaisir auto-érotique de se sentir mécène.

La mise en scène de Francis Azéma est sobre et efficace ; il est lui-même tout à fait parfait dans le rôle de l’implacable médecin ; bien entouré, le médecin expérimental et sûr de lui brille dans une version heureusement raccourcie : à aucun moment le spectateur n’a le sentiment d’un étirement excessif. La pièce est connue de tous, l’argument admis et les relations patients / médecins ont tout de même beaucoup changé, même si un fond demeure (le médecin tire sa subsistance de l’existence de malades).

Sauver le théâtre et soutenir les jeunes du Conservatoire

Le public aura le plus grand plaisir à faire une promenade légère, agréable, drôle, dans ce vestige d’un style passé mais qui se défend très bien. D’autant plus que les comédiens jouent afin de récolter des fonds pour sauver leur théâtre. Le spectateur aura le plaisir délicieux du théâtre et le plaisir auto-érotique de se sentir mécène.

S’il veut s’encanailler un peu plus, un dîner pris sur place lui offrira l’opportunité, elle aussi au prix de son choix, de goûter aux plaisirs un peu licencieux du cabaret. En effet, les étudiants en troisième année du Conservatoire, reprennent quelques chansons (Francis Blanche, Raymond Gil) et proposent leurs propres textes. Ils sont beaux, talentueux, élégants. Il leur manque encore cette faculté de faire croire à l’improvisation, ces changements de tempo auxquels on ne s’attend pas, cette lenteur intermittente entrecoupée par des accélérations inopinées. Mais les textes – dont ils sont les auteurs – sont piquants, hétéroclites (c’est une qualité) et gentiment drôles ; quelques-uns sont plus aigres-doux et semblent presque déplacés. Peut-être manque-t-il un fond de détresse, une fêlure, une radicalité sous-jacente, un vertige obscur ? Le résultat est assurément trop propre, mais très encourageant ; ce cabaret contient encore en sommeil une force sombre et puissante : le grotesque, pour le moment anesthésié ou simplement symbolisé, montera à la surface, faisant apparaître l’immonde marécage humain qui forme le décor véritable de tout cabaret, le spectre que les sketches et les chansons convoquent, défient et réduisent au silence par le rire.

Il est agréable d’imaginer le chemin créatif de ces herbes tendres, déjà talentueuses, lorsqu’elles auront décidé de rompre avec la tranquillité des transgressions valétudinaires. Ces jeunes comédiens, eux aussi, méritent d’être vus, aimés et soutenus.

Au Théâtre du Pavé, du 18 au 31 décembre : http://www.theatredupave.org/ Réservation au 05 62 26 43 66.

par Jean-Jacques Delfour, professeur de philosophie à Toulouse et critique pour la revue Cassandre.

Mots-clés : conservatoire, knock, théâtre du pavé

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